"Comtois rends-toi - Nenni ma foi"

L'expression "Comtois, rends-toi ! Nenni, ma foi !" est la devise officieuse de la Franche-Comté, symbolisant la résistance et l'opiniâtreté des Comtois face aux invasions, particulièrement françaises. Elle est structurée comme un échange rhymé : une sommation de reddition ("Comtois, rends-toi !") suivie d'un refus catégorique ("Nenni, ma foi !"), où "nenni" est un terme archaïque signifiant "non" ou "pas du tout", courant au XVIIe siècle mais tombant en désuétude par la suite. Cette phrase est devenue un emblème identitaire, utilisé dans des contextes variés : slogans sportifs (comme par le Football Club Sochaux-Montbéliard en 2017), monuments commémoratifs (ex. : mémorial des maquisards de Lomont en 1947), ou même pendant la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale (dans un journal clandestin de 1943 ou sur un fanion de maquis en 1944). Elle a été officialisée en octobre 1986 par la région Franche-Comté.

Contexte historique et théories sur l'origine

L'origine précise de l'expression reste incertaine et fait l'objet de débats historiographiques. Elle n'apparaît pas dans les comptes rendus contemporains des événements qu'on lui associe, ce qui suggère qu'elle pourrait être une invention littéraire ou folklorique ultérieure, peut-être datant de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe, pour renforcer l'identité comtoise face à l'assimilation française. Le terme "Comtois" lui-même, désignant les habitants du comté de Bourgogne (Franche-Comté), émerge à la fin du XVIe siècle (attesté dès 1593 dans La Dournoniade de Jean Fleuri) et se généralise au XVIIe siècle pour marquer une distinction avec les Bourguignons du duché voisin, intégré à la France. Voici les principales théories, souvent liées aux conflits franco-comtois des XVe-XVIIe siècles :

  • Siège de Dole en 1636 (théorie la plus répandue) : Pendant la guerre de Dix Ans (1635-1644, extension de la guerre de Trente Ans), les troupes françaises du prince de Condé assiègent Dole, capitale comtoise, du 27 mai au 15 août 1636. Les défenseurs, menés par Louis de La Verne, Ferdinand de Rye et Jean Boyvin, résistent héroïquement malgré la peste et la famine, forçant les Français à lever le siège. L'expression serait issue d'un échange verbal entre un soldat français et un défenseur comtois (peut-être le capitaine jurassien Morel, vétéran de la guerre de 1595). Les assaillants auraient crié "Comtois, rends-toi !", obtenant en réponse "Nenni, ma foi !". Cette victoire symbolise l'indépendance comtoise, mais aucun récit contemporain (comme la relation de Jean Boivin en 1638) ne mentionne explicitement la phrase, ce qui remet en question son authenticité historique.
  • Siège de Dole en 1479 : Lors de la guerre de Succession de Bourgogne, les troupes de Louis XI, menées par Charles d'Amboise, assiègent et détruisent Dole en mai 1479. Des actes de résistance, comme la défense de la "Cave d'Enfer" où des habitants se réfugient, pourraient avoir inspiré l'expression. Cependant, à cette époque, les habitants se désignaient comme "Bourguignons" plutôt que "Comtois", rendant cette attribution improbable.
  • Épisode de Jean Varroz d'Orgelet (1636-1637) : Pendant la même guerre de Dix Ans, le colonel comtois Jean Varroz d'Orgelet, acculé dans une grotte près du pont de la Pyle, aurait été sommé de se rendre ("Varroz, rends-toi !") et aurait répondu "Non, de par tous les diables, je ne me rendrai pas !". Cette anecdote, proche dans l'esprit, pourrait avoir évolué vers la devise actuelle. Une grotte porte aujourd'hui son nom en hommage.
  • Autres théories marginales : Une hypothèse lie l'expression au siège de Calais en 1346, où le commandant comtois Jean de Vienne résiste aux Anglais, mais cela est peu crédible en raison de l'anachronisme linguistique. D'autres mentions antérieures incluent le siège de Pontarlier en 1639 (attribué par Auguste Demesmay en 1838) ou des ravages français en 1640 (par Eugène Rougebief), mais sans preuve directe.

Apparition documentée et débats

La première attestation écrite remonte à 1838, dans Traditions populaires de Franche-Comté d'Auguste Demesmay, bien que des références plus anciennes existent, comme dans La revue de la Franche-Comté (1841) ou le Bulletin du bouquiniste (1863). Des auteurs comme François de Montglat (mémoires de 1727) n'en font pas mention, et certains historiens estiment qu'elle apparaît "tardivement, vers 1870", potentiellement comme une création littéraire pour exalter l'esprit comtois. Le débat porte sur son authenticité : est-ce un cri de guerre réel ou une invention folklorique ? Son absence dans les sources primaires incline vers la seconde option, mais cela n'altère pas sa force symbolique, renforcée lors de la fusion régionale de 2015 avec la Bourgogne, où elle exprime les craintes d'assimilation.

En résumé, bien que souvent rattachée au siège de Dole en 1636, l'expression semble être une construction ultérieure emblématique de la résilience comtoise face aux conquêtes françaises, culminant avec l'annexion définitive par Louis XIV en 1674-1678.